Le Philosophe dans la Cité

L’euthanasie est-elle dans la même logique que les soins palliatifs ? / Marie Robert / septembre 2009
Du point de vue biologique, la mort correspond à l’arrêt des fonctions du cerveau illustré par un tracé plat de l’encéphalogramme. La question de la vie et de la mort se résumerait donc en une ligne dont les oscillations rythment notre existence jusqu’au jour où elle se transforme en une ligne plane signe que l’individu vient d’accéder au repos éternel. La mort est une échéance inéluctable et évidente. L’acte de mourir l’est moins. Ce qui pose problème, c’est l’attitude à adopter devant les instants qui précèdent tout juste la mort, ces instants peuvent ne durer que quelques heures, mais peuvent aussi s’étaler sur des mois entiers et s’accompagner d’atroces souffrances physiques et psychiques auxquelles la médecine se doit d’apporter une solution. Aujourd’hui, face à la nécessité d’alléger ces souffrances, deux types de solutions sont implicitement proposés et ouvertement défendus, il s’agit des soins palliatifs et de l’euthanasie. L’une des pratiques est légale et rendue obligatoire par le Conseil de l’Europe du 25 juin 1999, l’autre est illégale, en autre, en vertu des décisions prises par ce même Conseil mais implicitement tolérée au vu des condamnations prononcées. Le temps ne nous le permet pas et les problématiques sont trop nombreuses pour mettre en question l’euthanasie elle-même, mieux vaut donc envisager la mise en perspective de ces deux méthodes. La question est de savoir si l’euthanasie s’inscrit dans la même logique que les soins palliatifs et peut être considérée comme un degré supérieur d’une même volonté, voire même d’une pratique identique. Ou si soins palliatifs et euthanasie renvoient à des différences inconciliables, notamment en ce qui concerne le respect de la personne et le rôle du médecin. Les conclusions diffèrent selon que l’on adopte une approche pragmatique ou idéologique du débat. Nous essayerons de mettre en lumière ces points de vue pour mieux comprendre l’enjeu.
D’un point vue pragmatique, euthanasie et soins palliatifs se rejoignent, il s’agit de soulager la souffrance, de faire en sorte que les patients bénéficient d’une mort aussi paisible que possible. Les soins palliatifs sont l’ensemble des soins destinés aux malades incurables, ils visent à soulager les symptômes sans avoir d’impact direct sur la maladie. Sur le plan physique, ils passent par la prescription de morphine, d’antalgiques, et d’antidouleurs. Sur le plan psychique, leur but est de dispenser paix et tranquillité en étant à l’écoute et en prodiguant de l’attention tant aux malades qu’aux familles souvent éprouvées. Ces soins sont destinés à soulager la souffrance globale du malade, dans toutes ses composantes physiques, morales et spirituelles, ils font appel à des médecins, des psychologues, des infirmiers, des religieux, des assistantes sociales, des bénévoles. Les soins palliatifs sont pertinents au sens où la mort est intégrée au service hospitalier, indépendamment de tout espoir de guérison. Le mourant reste un patient et le médecin n’exerce plus un pouvoir suprême puisque d’autres acteurs sont mis en jeu. Je le répète, les soins palliatifs n’ont pas de vocation à guérir, ils s’opposent donc fermement à l’acharnement thérapeutique condamné sur le plan légal (code de déontologie médicale, décret du 6 septembre 1995) afin d’éviter toute obstination déraisonnable. C’est face aux soins palliatifs que doit être pensée l’euthanasie, et non face à l’acharnement.
Mais même si la demande d’euthanasie est très rare lorsque le malade est bien accompagné, il reste des souffrances que la médecine ne peut pas calmer. La peur de souffrir est justement ce qui pousse les biens portants à se positionner en faveur de l’euthanasie dans de nombreux sondages. Cet argument renvoie à la crainte de rencontrer dans les mourants l’image anticipée de notre propre mort. Dans la plupart des cas, les soins palliatifs arriveront à apaiser ces souffrances, mais même si l’on se doit de lutter pour leur développement et pour les rendre accessibles au plus grand nombre, nous ne pouvons nier qu’ils ont des limites. Certaines douleurs sont irréductibles et insupportables, et seule l’injection d’un cocktail létal peut abréger la douleur. L’euthanasie prend ici tout son sens, il s’agit de mettre fin délibérément à la vie pour soulager, en accord avec la volonté du patient. L’euthanasie ne doit pas se substituer aux soins palliatifs, qui sont à proprement parlé un accompagnement, mais doit apporter une réponse quand la médecine se trouve dans une impasse. L’euthanasie n’est pas souhaitable, nous verrons pour quelles raisons ultérieurement mais elle est nécessaire quand les soins palliatifs atteignent leurs limites. C’est pour encadrer ce cas de figure que le Comité consultatif national d’éthique propose la mise en place d’une « exception d’euthanasie ». Celle-ci, je cite « ne pourrait avoir lieu que lorsque la mise en œuvre résolue des soins palliatifs, de l’accompagnement et du refus de l’acharnement thérapeutique se révèlerait impuissante à offrir une fin de vie supportable ». Bien sûr, il faudrait s’interroger sur ce qu’est une fin de vie supportable, établir des normes, s’immiscer dans la relation médecin-patient, et risquer l’absurdité en érigeant un droit servant à contourner le droit. Mais au-delà de ces interrogations et de sa mise en place qui poserait les problèmes que nous venons d’évoquer et que nous ne traiterons pas ici, l’expression « exception d’euthanasie » a le mérite de prendre en compte cette situation, de mettre en avant ce cas de conscience, de donner corps à une réalité effective à laquelle l’ensemble du personnel soignant et des familles est confronté. L’euthanasie permet de soulager le malade quand les soins palliatifs ne peuvent plus l’aider et que la personne est incapable de supporter les conséquences de la condition dans laquelle elle se trouve. La procédure pénale française permet dans l’hypothèse d’un cas de conscience particulier, soit de ne pas poursuivre, soit de laisser le jury des assisses libre de son appréciation qui donne souvent lieu à beaucoup de mansuétude. Dès lors, l’euthanasie apparaît comme le degré supérieur d’une même logique, ce qui nous laisse à penser que les soins palliatifs seraient le versant positif et communément admis de l’euthanasie. Faire preuve d’honnêteté intellectuelle consisterait à faire en sorte que cette exception n’est soit plus une. Ce serait donc une forme d’hypocrisie juridique et culturelle qui nous conduirait à promouvoir les soins palliatifs et interdir l’euthanasie. Mais conclure à une différence de degrés, ne signifie pas accepter la possibilité d’une identité entre les deux pratiques. L’adjectif identique se dit d’objets ou d’êtres parfaitement semblables, or, peut-on dire avec vraisemblance que les soins palliatifs et l’euthanasie sont analogues ? Est-ce que les deux pratiques sont de même nature ? Le terrain idéologique sur lequel se battent les partisans et les adversaires de l’euthanasie semblent faire état de différences inconciliables. Essayons de comprendre les arguments employés dans les deux camps afin de savoir ce qui les oppose et juger la rationalité respective des thèses défendues.
L’euthanasie n’est pas un meurtre car elle est consentie explicitement par le malade, elle n’est pas un suicide car elle engage la responsabilité d’un tiers. Et pourtant les adversaires de l’euthanasie, les associations religieuses en particulier, la considèrent comme un homicide en vertu notamment d’une Charte rédigée par le Conseil pontifical pour la Pastorale de la santé datant de 1995. De même, les partisans de l’euthanasie revendiquent le droit de mourir en considérant ce droit similaire au droit au suicide, effectivement reconnu, ainsi que l’évoque la pétition du 12 janvier 99, parue dans France-Soir et déclarant, je cite, que « la liberté de choisir l’heure de sa mort est un droit imprescriptible de la personne, inhérent à la déclaration des droits de l’homme ». Cet exemple témoigne de l’implication idéologique du débat et de la confusion qu’elle suscite. Le fameux droit à la dignité, évoqué dans les deux camps en est un autre témoignage. Dans un sens, c’est l’état du malade qui serait indigne, dans l’autre, la pratique. Rappelons que la dignité est le respect que mérite quelqu’un, or, il semble qu’un malade en fin de vie qui souffre de dégradations physiques et mentales n’est pas plus indigne qu’un médecin, qui, face à l’incapacité des traitements, cède à un cas de conscience et renonce au serment d’Hippocrate. Ce droit à la dignité, si ambivalent, ne semble pas être une bonne manière de poser le problème, et au lieu de faire apparaitre de vraies différences, il ne fait que fausser le débat en instaurant des normes dans un domaine qui se caractérise justement par ses cas particuliers. Un droit à la vie absolu contre un droit à la mort tout aussi absolu. De chaque côté, les positions sont stigmatisées. Les partisans de l’euthanasie accusent les opposants de préférer l’acharnement thérapeutique au détriment de la qualité de la vie du patient, les autres de promouvoir l’euthanasie pour des raisons purement économiques puisque l’euthanasie allégerait le coût de l’assurance maladie dans des proportions conséquentes. Les sites internet qui sont une importante tribune dans cette bataille regorgent d’exemples et de noms, d’un côté, on brandit des malades morts dans des souffrances indescriptibles et dans l’indifférence générale, de l’autre, des miraculés que l’on a failli euthanasier. On se retrouve confronté à une surenchère macabre et les soins palliatifs ne sont que guère évoqués. Les deux camps oublient que la vie comme la mort font partie d’un même processus et que pour cette raison, elles ne doivent pas être opposées. Nous devons également accepter que la médecine ait un pouvoir sur la vie et sur la mort et nous nous devons de l’assumer. A la différence d’autres problèmes bioéthiques, les techniques n’évoluent guère, si ce n’est que les antidouleurs sont un peu plus performants, le débat ne porte donc pas sur une évolution des méthodes mais bien sur une certaine conception de l’homme. Les partisans de l’euthanasie ne doivent pas nier l’agonie, moment nécessaire qui comme l’évoque Tolstoï dans La mort d’Ivan Ilitch permet parfois de comprendre le sens de sa vie. Mais à l’inverse les opposants à l’euthanasie ne doivent pas considérer que la vie est plus importante que le bien-être de l’individu. Dans les deux cas, il doit être question de l’individu avant tout. Les soins palliatifs et l’euthanasie ne sont donc pas si opposés si tant est que l’on veut bien renoncer à des a priori idéologiques.
Les soins palliatifs et l’euthanasie ne sont pas de même nature. Le premier est un accompagnement global qui prend en compte toutes les peurs liées à la maladie et qui a le mérite de nous confronter à la mort et d’instaurer un rituel laïc autour d’elle. L’autre est une injection, un geste technique de plus dans une médecine déjà extrêmement technicisée, mais elle permet de mettre un terme à un certain type de souffrance. Et pourtant, rien ne vient justifier une opposition si frontale, ils réclament tous deux le même degré d’humanité. Soins palliatifs et euthanasie sont bel et bien différents mais font partie de la même logique, celle du respect absolu de l’individu indépendamment de toutes idéologies et de la prise en charge de la mort comme un processus naturel. Les patients n’ont pas à choisir entre ces pratiques, elles correspondent simplement à deux étapes distinctes qui ensemble répondent à la définition du bien mourir. Aujourd’hui, les lois concernant l’euthanasie sont plus ou moins souples selon les pays, elle est notamment autorisée au Pays-Bas depuis 2007, en Belgique depuis 2002, et en Oregon depuis 1997. De même que la légalisation de l’avortement n’a jamais empêché le développement de l’accès à la contraception, il est souhaitable que la pratique euthanasique n’empêche pas les centres de soins palliatifs de s’étendre.
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